28 octobre 2008

Quelques objets du café

Une fois n'est pas coutume, si vous le voulez bien, aujourd'hui au lieu de parler pain*, on va parler kawa! Lors de mon dernier voyage en Europe, j'ai en effet eu l'occasion de voir l'expo ci-dessous. Elle a été prolongée jusqu'au 30 novembre, donc si d'ici là, vous vous trouvez en Suisse aux alentours de la Chaux-de-Fonds, allez-y, ça vaut le coup...


(L'affiche nous montre un torréfacteur de campagne)

...d'autant qu'elle est hébergée dans un lieu magnifique, le Musée d'horlogerie du Locle.



Pourquoi un musée d'horlogerie consacre-t-il une exposition aux objets du café? J'ai trouvé la réponse (et toutes les infos qui suivent) dans le catalogue de l'exposition. Selon Cécile Aguillaume, conservatrice du Musée et auteur dudit catalogue, il existe de nombreux liens entre l'univers du café et celui de l'horlogerie. Les moulins à café recèlent des trésors d'ingéniosité micromécanique et de nombreuses entreprises horlogères ont fabriqué des moulins à café lorsqu'il s'agissait de diversifier leurs produits. Sans compter le fait que le café est une boisson qui, au XVIIIe siècle, s'est très vite répandue dans les montagnes neufchâteloises, de pair avec l'essor de l'horlogerie.
Le catalogue nous apprend qu'au temps jadis, la boisson que l'on appelait café était plus ou moins adultérée selon le niveau économique et social du consommateur. Il n'était pas rare par exemple que, dans les milieux moins favorisés, on mélangeât au café du froment ou du seigle, de l'orge ou encore des carottes desséchées et rôties avant de le consommer additionné de lait au moment du repas.
Certains nantis allèrent même jusqu'à déplorer la consommation du café par les pauvres au motif que le café était un article d'importation dispendieux. Ce à quoi répondit un dénommé David-Guillaume Huguenin dans les Lettres écrites de la Brévine en 1816 :
"J'ai entendu bien des gens... reprocher aux pauvres leur café, mais je vous assure qu'après avoir vu les choses de près et par moi-même, je crois que c'est à tort qu'on les accuse de gourmandise, la même poudre est recuite plusieurs fois dans une légère poêle en fer battu, soutenue au dessus de la flamme par trois jambes, et la nouvelle que l'on y ajoute à chaque fois est très peu de chose ; encore une partie de cette addition se compose de carottes rôties, de chicorée ou de glands préparés.
Il est vrai qu'avec ce café le pauvre fait une plus grande consommation de pain que s'il déjeûnait (sic) ou soupait avec de la viande et des légumes, mais d'un autre côté il faut aussi mettre en compte le temps, la dépense du bois et la santé. Vingt minutes au plus et quelques échalas suffisent à une femme pour préparer son déjeûner ou son souper, laver ses tasses après le repas et ranger son petit service.
Il fallait jadis toute la journée d'une femme pour nettoyer et laver son légume: il lui fallait quelques brassées de gros bois pour faire cuire sa marmite sur un grand feu, pendant quatre ou cinq heures, nécessaires pour amollir ces viandes salées et desséchées à la cheminée, en sorte que tout compte fait, si St-Domingue ou la Martinique enlèvent ici quelques milliers de francs, on les regagne presque sur l'économie des forêts, et si l'on mange un peu plus de pain, on le regagne encore sur le temps; c'est qu'ici les femmes n'ont point de servantes et qu'elles savent gagner de l'argent".
Autrement dit, on pouvait laisser les pauvres boire du café parce que, d'abord, s'il figurait souvent sur leur table, ils le faisaient bouillir et rebouillir et en plus ils le diluaient, donc la quantité véritablement consommée était faible et, surtout, parce qu'en libérant la femme d'une partie de ses tâches traditionnelles, ce nouveau mode d'alimentation - par ailleurs meilleur pour la santé car, selon Huguenin, les repas café-tartines n'entraînaient pas de digestions lentes et difficiles comme les ragoûts et autres soupes d'antan - lui permettait d'exercer un métier rémunéré en plus de ses occupations ménagères. Je rêve !
Toujours est-il que plus l'on buvait de café, plus il fallait créer d'objets pour le préparer et c'est à ces objets qu'est consacrée l'expo.
Je suis loin d'avoir tout photographié mais voici, en vrac, quelques moulins qui m'ont intriguée, séduite ou attendrie :


Moulin en fonte à deux roues, "Philadelphia"
États-Unis, période 1890-1920 (coll. La Semeuse)


Meule à café africaine
modèle encore couramment utilisé dans certains pays d'Afrique
(Coll. La Semeuse)


Moulin en tôle d'acier emboutie et peinte, années 1920 environ
typique de la production de masse du début du XXe siècle
(Coll. La Semeuse)


Moulin à colonne, fin des années 1800, forme très appréciée au XIXe siècle
et dont la forme s'est longtemps perpétuée en particulier en France
(Coll. La Semeuse)


Moulin militaire de campagne, France, période 1914-1918
(Coll. La Semeuse)

Les lecteurs de ma génération ont certainement en mémoire les moulins en bois à petit tiroir que l'on tenait serrés entre les cuisses lorsqu'on moulait le café... J'ai encore chez moi celui de mes grands-parents.
Le catalogue nous rappelle que le café doit avoir été fraîchement torréfié pour que la boisson atteigne la qualité espérée et qu'avant l'invention des emballages modernes, cet état de fraîcheur ne pouvait être conservé que quelques heures. C'est pourquoi de nombreux consommateurs de café ont longtemps préféré griller eux-mêmes leurs grains. En revanche, le café vert se conserve indéfiniment et, toujours selon le catalogue, il arrive encore aujourd'hui qu'après être tombés par hasard, en fouillant dans quelque grenier oublié, sur une réserve remontant à la deuxième guerre mondiale, des habitants du coin l'apportent à La Semeuse pour la faire torréfier.
Je me souviens que, dans mon enfance, chez les mêmes grands-parents (qui habitaient alors la campagne normande), nous torréfions le café nous-mêmes. Mon père rapportait du Brésil (où il travaillait une partie de l'année) du café vert qu'il rôtissait ensuite, selon les besoins, à l'aide d'un petit torréfacteur à tambour placé dans l'âtre d'une vieille cheminée où pétillait un feu de bois. Les arômes étaient divins, même pour le petit nez d'une enfant qui n'avait encore jamais goûté au breuvage.
J'ai gardé pour la fin de la visite le clou de cette petite exposition, à savoir Aladin, magnifique automate commandité par La Semeuse en 2000 à l'occasion de son centenaire et réalisé par l'automatier sculpteur François Junod**, à partir d'un bibelot de la collection privée de Marc Bloch, patron de l'entreprise (j'ai inséré quelques photos de ce bibelot à la fin du clip vidéo).

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Enfin, je ne résiste pas au plaisir de vous citer Alphonse Allais: "Le café est un breuvage qui fait dormir quand on n'en prend pas". À bon entendeur, salut ! :-)

* Il existe d'ailleurs plus de rapports qu'on le croit entre le pain et le café et pas seulement parce que l'on trempe souvent ses tartines dans un bol de café au lait ! La caramélisation des sucres et de l'eau - dite réaction de Maillard - est ce qui donne son goût à l'un comme à l'autre. Et dans les deux cas, le savoir-faire de l'artisan joue un rôle de premier plan. Il s'agit en effet d'interrompre la cuisson du café comme celle du pain juste au bon moment pour obtenir le maximum de saveur.
** Ceux qui souhaiteraient en apprendre davantage sur l'art de Junod peuvent aller visionner sur YouTube le clip du Forum des 100 François Junod : dans l'atelier d'un magicien ou celui de Luxe.TV, Les automates de François Junod en Suisse.

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